09/08/2025

Secrets de la diversité : sélection massale et sélection clonale dans les vignes du Sud-Ouest

Les origines de deux approches : traditions contre innovations

D’abord, un peu d’histoire pour situer le décor. Pendant des siècles, la sélection massale a régné en maître dans le Sud-Ouest comme ailleurs : un vigneron repère, dans ses parcelles ou celles de voisins, les ceps les plus vigoureux, productifs et qualitatifs. Il les bouture, et ainsi perpétue un matériel végétal robuste, adapté à son terroir, mais toujours un peu différent d’un pied à l’autre. On récolte alors une mosaïque de diversité génétique. Cette pratique a façonné des profils de vins singuliers comme ceux de Fronton, de Marcillac ou des coteaux du Lot.

Ce n’est qu’au XX siècle, face aux ravages du phylloxéra et à la volonté de mieux contrôler la production, qu’apparaît la sélection clonale : on choisit un pied unique (le "clone"), reconnu pour la pureté de ses traits (rendement, résistance, arôme…), et on le multiplie à grande échelle en pépinière. Résultat : des vignes quasi identiques, une régularité remarquable… mais parfois au prix d’une certaine uniformité.

Comment différencier massal et clonal sur le terrain ?

  • Sélection massale : chaque pied d’une parcelle provient de plusieurs ceps “mères” choisis pour leur santé et leur adaptation. On observe donc une grande diversité d’individus, de légères différences de rendement, de maturité et de comportement face aux maladies ou aux aléas climatiques.
  • Sélection clonale : toutes les vignes proviennent d’un petit nombre de clones homologués (voire parfois d’un seul). L’uniformité prévaut, tant dans la croissance que la maturation et la réaction aux traitements phytosanitaires.

Dans le Sud-Ouest, une parcelle de Négrette ou de Duras en sélection massale révèlera souvent une palette aromatique plus large, parfois moins “lisse” mais plus vivante, qu’une parcelle clonale, très régulière mais parfois plus stéréotypée.

Impacts de la sélection sur la diversité génétique et l’identité des vins

Une génétique vivante, facteur de résilience et de goût

Le principal atout de la sélection massale, c’est la conservation — voire l’enrichissement — de la diversité génétique. Par exemple, dans des vignobles préphylloxériques du Sud-Ouest comme ceux de la dynastie Laougué à Madiran ou de la famille Plageoles à Gaillac, on recense des dizaines de biotypes de Tannat ou de Loin-de-l’Œil sauvés in extremis grâce à la massale (Source : Vignerons Indépendants du Sud-Ouest, INRAE Toulouse).

En cas de nouvelle maladie ou de changement climatique brutal, une telle diversité augmente les chances qu’un ou plusieurs ceps résistent, là où un vignoble cloné à l’extrême est plus vulnérable. Selon l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), 70% des vignobles français nouvellement plantés entre 1990 et 2010 l’ont été à partir de clones, ce qui interroge la résilience des plantations face aux défis futurs (Source : IFV, dossier “Biodiversité et Adaptation”).

Côté aromatique, la massale maintient des foyers de micro-variabilité génétique qui nourrissent les arômes secondaires et tertiaires du vin, contribuant à la complexité propre à certains terroirs du Sud-Ouest, parfois difficile à obtenir par le tout-clonal.

Uniformisation ou typicité ?

  • Vins issus de sélection clonale : ils séduisent les marchés par leur régularité, leur maîtrise du rendement, et parfois par une expression “pure” du cépage (ex. : un Malbec “type Cahors” très reconnaissable, grâce à un clone à haut rendement sélectionné à la Station Viticole de Sigoulès).
  • Vins issus de massale : ils se distinguent par une identité plus marquée, parfois à contre-courant des attentes commerciales, mais porteurs de typicité régionale (exemple : les vignerons du syndicat AOC Saint-Mont qui réhabilitent d’anciens cépages du pied des Pyrénées via la massale).

Enjeux agronomiques : robustesse versus suivis sanitaires

Chaque méthode présente ses atouts et ses risques :

  • Clonal : les clones sont sélectionnés sur des années de tests sanitaires. Ils offrent des garanties contre la virose, le court-noué ou l’esca. L’INRAE a référencé plus de 3 000 clones en France, dont 178 pour le seul Merlot (source : ENTAV-INRA - Catalogue des variétés et clones de vigne cultivés en France).
  • Massale : cette approche conserve souvent des pieds moins “parfaits”, mais plus rustiques et mieux adaptés in situ. Elle implique néanmoins une vigilance supplémentaire pour déceler et éliminer les sujets malades ou défaillants, car la prophylaxie naturelle ne suffit pas toujours.

À Saint-Mont, une initiative unique existe depuis 2002 : le “Verger Conservatoire”, réunissant 37 cépages autochtones (dont le fameux Tardif et le Pinenc), maintenus et multipliés par massale pour préserver la mémoire vivante des coteaux. Un exemple salué par Slow Food et relayé dans la presse nationale (Source : Le Monde, décembre 2019).

Quelques chiffres clés dans le Sud-Ouest

  • Près de 85% des plantations récentes en IGP ou AOC Côtes de Gascogne sont issues de sélection clonale, contre moins de 50% dans des zones comme Gaillac où subsistent de solides traditions massales (Source : Interprofession des Vins du Sud-Ouest, IVSO).
  • Depuis 2010, les conservatoires variétaux régionaux ont catalogué plus de 125 cépages différents dans le Grand Sud-Ouest, dont une quarantaine sont toujours multipliés selon le principe massal (exemples : Bouysselet, Prunelard, Fer Servadou).
  • Certains domaines pionniers investissent jusqu’à 30% de leurs nouvelles plantations en sélection massale malgré le surcoût (multiplication manuelle, suivi sanitaire plus fin), par conviction patrimoniale et recherche de typicité.

Cas pratiques : expériences de vignerons du Sud-Ouest

Domaine/Appellation Choix de sélection Justification & Résultats
Château Montus (Madiran) Mixte (clonal + massale sur vieilles vignes) Combinaison : sécurité sanitaire sur nouvelles vignes, complexité et longévité sur les vieilles parcelles massales (Tannat)
Domaine Plageoles (Gaillac) Majoritairement massale Conservation de cépages rares (Ondenc, Verdanel), palette aromatique exceptionnelle, résistance au Black rot
Domaine Pellehaut (Côtes de Gascogne) Majoritairement clonale Régularité de production et simplification du travail de cave, mais plantation d’une parcelle massale expérimentale depuis 2015 pour retrouver des expressions anciennes

Ce panorama montre que le choix entre massale et clonale n’est jamais anodin : il s’agit d’un vrai engagement technique, mais aussi philosophique, qui influence le vin et la vie du domaine.

Nouvelle génération, nouveaux défis : mutations, réchauffement et sélection raisonnée

Le réchauffement climatique modifie drastiquement la donne. Certaines sélections clones du Tannat ou du Malbec, validées dans les années 70-90 pour leur précocité, souffrent aujourd’hui de stress hydrique et de surmaturité. Les vignerons du Sud-Ouest réfléchissent à réintroduire des sélections massales, plus tardives et variées, capables de mieux encaisser la variabilité des millésimes (données IFV Sud-Ouest, 2022).

À Montravel ou à Gaillac, des essais d’associations massale-clonale cherchent aujourd’hui à combiner la sûreté sanitaire de l’un et la complexité organoleptique de l’autre. Cette hybridation des techniques semble se dessiner comme une réponse au double impératif du XXI siècle : produire des vins de caractère, sans renoncer à la productivité ni à la sécurité.

La sélection massale, une carte maîtresse pour la singularité du Sud-Ouest

Le Sud-Ouest viticole tire sa richesse de la pluralité de ses cépages, de l’entrelacs de ses histoires familiales et de son respect des savoir-faire anciens. Entre massale et clonale, les vignerons ne se contentent pas d’arbitrer sur la base du rendement : ils protègent, via ces choix, la vitalité et la singularité d’une région qui n’a jamais voulu sacrifier sa diversité sur l’autel de la standardisation. À l’heure où la biodiversité devient un atout majeur dans la lutte contre les crises environnementales, la sélection massale retrouve un souffle nouveau, comme une promesse d’avenir aussi bien qu’un hommage vibrant au patrimoine du Sud-Ouest.

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